Bail commercial : le bailleur peut-il réclamer les charges s’il n’a pas transmis les justificatifs ?
- Le Bouard Avocats

- il y a 4 heures
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Le bailleur peut réclamer les charges en bail commercial s’il les justifie, mais il doit transmettre les justificatifs au locataire qui les demande
En bail commercial, le bailleur doit adresser les justificatifs des charges au locataire qui en fait la demande. Les tenir simplement à disposition ne suffit pas.
L’état récapitulatif annuel des charges doit être communiqué dans les délais prévus par le Code de commerce, mais un retard n’efface pas automatiquement la créance.
Le point central reste la preuve des charges récupérables : le bailleur doit démontrer leur existence, leur montant et leur caractère imputable au locataire.
Pour le locataire commercial, la contestation est possible si les charges ne sont pas justifiées, mal ventilées ou contraires au bail.
Pour le bailleur commercial, la bonne pratique consiste à sécuriser la reddition des charges, conserver la preuve des envois et transmettre rapidement les pièces justificatives.

En matière de bail commercial, les charges sont une source fréquente de litige.Le sujet peut sembler comptable. Il est en réalité profondément juridique.
Deux arrêts rendus par la Cour de cassation le 29 janvier 2026 apportent une clarification importante :
le bailleur doit adresser les justificatifs des charges au locataire qui les demande ;
un envoi tardif de l’état récapitulatif annuel ne prive pas automatiquement le bailleur de son droit au paiement.
La solution est équilibrée.
La Cour renforce l’exigence de transparence, sans instaurer de sanction automatique disproportionnée.
Faire appel à un avocat spécialisé en bail commercial sur Versailles et les Yvelines permet de sécuriser la répartition des charges, d’anticiper les litiges et de défendre efficacement ses intérêts, que l’on soit bailleur ou locataire professionnel.
Ce qu’il faut retenir
Une double règle à connaître
En pratique :
le bailleur ne peut pas se contenter de dire que les pièces sont “à disposition” ;
il doit transmettre réellement les justificatifs si le locataire les réclame ;
en revanche, un retard dans la reddition annuelle des charges ne suffit pas, à lui seul, à imposer la restitution des provisions ;
le point décisif reste la preuve de l’existence et du montant des charges.
Autrement dit, en bail commercial, la question n’est pas seulement de savoir si les charges ont été annoncées.Il faut encore vérifier si elles ont été justifiées.
Le cadre légal applicable au bail commercial
Les textes du Code de commerce
Le régime applicable repose principalement sur deux textes.
L’article L. 145-40-2 du Code de commerce
Ce texte impose que le bail commercial comporte :
un inventaire précis et limitatif des charges, impôts, taxes et redevances ;
leur répartition entre bailleur et locataire ;
un état récapitulatif annuel adressé au locataire.
L’article R. 145-36 du Code de commerce
Ce texte précise que :
l’état récapitulatif annuel des charges doit être communiqué au locataire au plus tard le 30 septembre de l’année suivante ;
pour les immeubles en copropriété, le délai est de trois mois à compter de la reddition des charges de copropriété ;
le bailleur doit communiquer au locataire, à sa demande, tout document justifiant le montant des charges, impôts, taxes et redevances imputés à celui-ci.
Le droit commun de la preuve
À ces textes s’ajoute le droit commun.
L’article 1353 du Code civil
Il pose une règle simple :celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver.
Cela signifie qu’un bailleur qui réclame des charges doit être capable de démontrer :
que la charge existe ;
que son montant est exact ;
qu’elle est récupérable ;
qu’elle est imputable au locataire au regard du bail.
Première précision de la Cour de cassation : les justificatifs doivent être envoyés
Communiquer ne signifie pas “tenir à disposition”
Dans le premier arrêt, la Cour de cassation adopte une position très claire.
Le bailleur ne satisfait pas à son obligation de communication en indiquant simplement au locataire que les factures peuvent être consultées sur place ou auprès d’un gestionnaire.
Il doit adresser les justificatifs au locataire qui en fait la demande.
Pourquoi cette solution est importante
Cette décision change concrètement la pratique.
Beaucoup de bailleurs ou de gestionnaires pensaient pouvoir se couvrir en :
envoyant un tableau de charges ;
listant les postes de dépenses ;
indiquant que les pièces restaient consultables sur rendez-vous.
Désormais, cela ne suffit plus.
Il faut une transmission effective des justificatifs. Par exemple :
envoi par courrier ;
envoi par e-mail ;
transmission dématérialisée des factures et appels de fonds ;
copie des documents comptables justificatifs.
La logique de la décision
La Cour rappelle une idée essentielle :le locataire doit pouvoir contrôler utilement les sommes réclamées.
Or, un simple accès théorique aux pièces ne garantit pas ce contrôle.
Le bail commercial impose donc une obligation plus concrète :le bailleur doit remettre les documents demandés, et non seulement les rendre consultables.

Deuxième précision : le retard n’efface pas automatiquement la dette de charges
L’envoi tardif de l’état récapitulatif n’emporte pas restitution automatique
Dans le second arrêt du 29 janvier 2026, la Cour de cassation adopte une autre solution importante.
Elle juge que le bailleur qui n’a pas communiqué dans le délai légal ou contractuel l’état récapitulatif annuel des charges n’est pas tenu, pour cette seule raison, de restituer les provisions versées.
Le retard n’annule donc pas, à lui seul, la créance de charges.
Ce qui compte réellement pour le juge
Le juge vérifiera surtout si le bailleur peut démontrer :
l’existence des charges ;
leur montant ;
leur exigibilité ;
leur caractère récupérable au regard du bail.
Si cette preuve est rapportée, le bailleur peut encore obtenir paiement, même tardivement, dans la limite du délai de prescription applicable.
Une solution cohérente
Cette position évite une sanction automatique qui n’est pas prévue par les textes.
Le Code de commerce impose une obligation de communication.Mais il ne prévoit pas que le simple dépassement du délai fasse disparaître la dette de charges.
La Cour retient donc une lecture pragmatique :
le retard peut fragiliser le bailleur ;
il ne le prive pas automatiquement de ses droits ;
la question centrale reste celle de la justification des sommes réclamées.
Ce que ces arrêts changent pour le bailleur
Une exigence de rigueur renforcée
Pour le bailleur, la leçon est claire. Il ne suffit plus de gérer les charges de façon approximative ou purement administrative.
Il faut pouvoir produire un dossier solide.
En pratique, le bailleur doit pouvoir démontrer :
que les charges figurent dans l’inventaire contractuel ;
que leur répartition est conforme au bail ;
que les montants réclamés reposent sur des pièces précises ;
que les justificatifs ont bien été transmis si le locataire les a demandés.
Les bonnes pratiques à adopter
Pour limiter le risque contentieux, il est prudent de :
adresser chaque année un état récapitulatif clair et daté ;
conserver la preuve de son envoi ;
répondre rapidement aux demandes de justificatifs ;
transmettre les pièces par écrit, de préférence par e-mail ou courrier traçable ;
archiver les factures, appels de fonds, taxes et éléments de calcul.
Ce que ces arrêts changent pour le locataire
Un droit de contrôle plus effectif
Pour le preneur, ces décisions sont favorables sur un point essentiel :il peut exiger une véritable communication des pièces.
Le bailleur ne peut plus se retrancher derrière une formule floue du type :
“les documents sont consultables” ;
“les pièces sont disponibles au cabinet” ;
“vous pouvez venir les voir”.
Le locataire est en droit d’obtenir une transmission réelle.
Une contestation qui doit rester juridique et documentée
Cela étant, le locataire ne peut pas non plus considérer qu’un retard dans la reddition annuelle suffit à effacer toute dette.
Pour contester utilement, il devra identifier :
l’absence de justificatifs ;
l’insuffisance de preuve ;
l’erreur de répartition ;
l’imputation de charges non récupérables ;
l’incohérence entre le bail et les sommes réclamées.
Le véritable enjeu : la preuve des charges récupérables
Le contentieux des charges reste un contentieux probatoire
Ces deux arrêts le montrent très nettement.
Le débat ne porte pas seulement sur le respect formel d’un calendrier.Il porte avant tout sur la capacité du bailleur à prouver sa créance.
Le bailleur doit justifier :
la nature de la charge ;
son montant ;
sa ventilation ;
son imputation au locataire.
S’il ne le fait pas, sa demande peut échouer. S’il le fait, un simple retard ne suffira pas nécessairement à le priver de paiement.
Ce qu’il faut retenir pour la pratique
Pour le bailleur
adresser les justificatifs demandés, sans se limiter à une mise à disposition ;
conserver une preuve d’envoi ;
sécuriser la rédaction du bail sur les charges récupérables ;
préparer un dossier de preuve complet en cas de contestation.
Pour le locataire
demander formellement les justificatifs ;
vérifier la conformité des charges au bail ;
contrôler les postes de dépenses et leur ventilation ;
contester rapidement les sommes insuffisamment justifiées.
Les arrêts du 29 janvier 2026 clarifient utilement le régime des charges en bail commercial.
La Cour de cassation pose une ligne simple :
oui, le bailleur doit transmettre réellement les justificatifs au locataire qui les demande ;
non, un retard dans l’envoi de l’état récapitulatif annuel n’emporte pas automatiquement restitution des provisions ;
dans tous les cas, la clé du dossier reste la preuve.
Pour les praticiens, la leçon est nette.Le contentieux des charges ne se gagne ni par des automatismes de gestion, ni par des arguments purement formels. Il se gagne par la qualité du bail, la précision de la reddition et la solidité des justificatifs.
FAQ sur les charges en bail commercial
Le bailleur peut-il réclamer des charges sans envoyer les factures au locataire ?
Non, pas si le locataire en a demandé la communication et que le bailleur s’est contenté de laisser les pièces consultables sans les transmettre réellement.
C’est l’un des apports majeurs de la jurisprudence récente. En matière de bail commercial, l’obligation de communication des justificatifs ne se satisfait pas par une simple mise à disposition des documents. Concrètement, si le preneur demande les pièces, le bailleur doit les lui adresser, par exemple par courrier ou par voie dématérialisée.
En pratique, cela signifie qu’un simple tableau de régularisation ou une ventilation des dépenses ne suffit pas toujours. Le bailleur doit être en mesure de produire les éléments permettant de vérifier la réalité des sommes appelées :
factures,
appels de fonds,
avis de taxe,
décomptes de copropriété,
éléments de répartition.
À défaut, la demande en paiement peut être fragilisée. Le problème n’est pas seulement formel. Il touche directement à la preuve de la créance.
Le retard dans l’envoi de l’état récapitulatif annuel oblige-t-il le bailleur à rembourser les provisions ?
Non, pas automatiquement.
C’est un point important pour les bailleurs comme pour les locataires. Le fait que l’état récapitulatif annuel des charges soit adressé tardivement ne signifie pas, à lui seul, que les provisions deviennent indues ou que le bailleur perde tout droit au paiement.
La logique retenue est la suivante : le non-respect du délai légal ou contractuel n’emporte pas, en lui-même, une sanction de restitution automatique. Ce qui compte, au fond, c’est la capacité du bailleur à justifier les charges réclamées.
Autrement dit :
un retard peut constituer une irrégularité ;
mais cette irrégularité ne détruit pas nécessairement la créance ;
le juge vérifiera surtout si les charges existent réellement et si leur montant est démontré.
Pour le locataire, cela signifie qu’il ne faut pas se limiter à invoquer le retard. Il est souvent plus efficace de contester aussi le fond du décompte, la nature des charges ou l’absence de justificatifs.
Quelles charges le bailleur peut-il récupérer dans un bail commercial ?
Le bailleur ne peut récupérer que les charges prévues par le bail et compatibles avec le régime légal applicable au bail commercial.
Le point de départ est toujours contractuel. Le bail doit contenir un inventaire précis des catégories de charges, impôts, taxes et redevances, ainsi que leur répartition entre les parties. Cela impose une lecture attentive de la clause de charges.
En pratique, le bailleur doit pouvoir démontrer plusieurs choses :
que la charge entre bien dans une catégorie prévue au contrat ;
qu’elle est légalement récupérable ;
que sa répartition a été correctement calculée ;
qu’elle concerne effectivement les locaux loués ou l’ensemble immobilier selon la clé prévue.
Le contentieux naît souvent lorsque le bailleur impute au preneur des dépenses insuffisamment identifiées, des frais généraux mal ventilés ou des charges dont le fondement contractuel est imprécis.
Pour un locataire professionnel, la bonne démarche consiste à vérifier :
le texte exact du bail,
l’inventaire des charges,
la méthode de répartition,
la cohérence entre les justificatifs et les montants réclamés.
Comment un locataire commercial doit-il contester des charges qu’il estime injustifiées ?
La contestation doit être rapide, écrite et structurée.
Un locataire qui estime les charges mal fondées a tout intérêt à formaliser sa position sans attendre. Il ne suffit pas d’exprimer un désaccord général. Il faut identifier les anomalies de manière précise.
La méthode la plus efficace consiste à :
demander formellement les justificatifs ;
relever les postes contestés ;
comparer les sommes réclamées avec les stipulations du bail ;
vérifier la clé de répartition ;
signaler les postes non justifiés ou non récupérables.
Dans bien des dossiers, la contestation sérieuse repose moins sur un argument de principe que sur un travail méthodique de lecture des documents. Une charge peut être contestable parce qu’elle n’est pas prévue au bail, parce qu’elle est mal calculée, ou parce qu’aucune pièce ne vient l’étayer.
Pour le locataire, il est également utile de conserver la trace de toutes les demandes adressées au bailleur. En cas de contentieux, ces échanges permettront de démontrer qu’une demande de communication des justificatifs a bien été formulée.
Quelles précautions un bailleur doit-il prendre pour sécuriser la reddition des charges ?
Le bailleur doit traiter la question des charges comme un sujet de preuve, pas comme une simple formalité de gestion.
C’est sans doute la principale leçon pratique à tirer. En cas de litige, ce n’est pas l’intention du bailleur qui sera examinée, mais la qualité de son dossier. Il faut donc anticiper.
Les bonnes pratiques sont les suivantes :
rédiger une clause de charges claire et détaillée dans le bail ;
établir chaque année un état récapitulatif compréhensible ;
respecter autant que possible le calendrier légal ;
transmettre les justificatifs lorsqu’ils sont demandés ;
conserver la preuve de tous les envois ;
archiver les pièces comptables et les éléments de ventilation.
Cette rigueur est essentielle. Un bailleur qui dispose d’un dossier clair, daté, cohérent et documenté met toutes les chances de son côté. À l’inverse, une gestion approximative des charges expose à des contestations longues, coûteuses et parfois difficiles à rattraper devant le juge.


