Obligation de formation et préjudice : ce que change l'arrêt du 17 juin 2026
- Le Bouard Avocats

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La Cour de cassation, dans un arrêt du 17 juin 2026 (n° 25-10.517, publié au Bulletin), confirme qu'un manquement à l'obligation de formation employeur ne génère aucun droit automatique à indemnisation. Même avec 28 ans d'ancienneté et une seule formation, la salariée repart sans dommages-intérêts faute d'avoir démontré un préjudice concret. Depuis 2016, la logique du « préjudice nécessaire » est abandonnée : salarié comme employeur doivent adapter leur stratégie en conséquence.

L'obligation de formation de l'employeur : rappel du cadre légal
Avant d'analyser l'arrêt, un point sur le droit applicable. L'obligation de formation n'est pas une simple recommandation : c'est une obligation légale, sanctionnée par les tribunaux.
Double obligation : adaptation au poste et maintien de l'employabilité (art. L. 6321-1)
L'article L. 6321-1 du Code du travail pose deux exigences distinctes à la charge de l'employeur :
Assurer l'adaptation du salarié à son poste de travail - former le salarié pour qu'il puisse effectivement exercer les missions pour lesquelles il est rémunéré.
Veiller au maintien de sa capacité à occuper un emploi - anticiper l'évolution des métiers, des technologies et des organisations pour préserver l'employabilité du salarié sur le long terme.
L'employeur peut également proposer des formations contribuant au développement des compétences, y compris numériques. Ces actions s'intègrent au plan de développement des compétences.
Ce texte est fondamental : il crée une obligation de résultat partielle (adaptation au poste) et une obligation de moyen renforcée (maintien de l'employabilité). Ne pas former un salarié pendant des années constitue donc bien un manquement - la question est de savoir si ce manquement cause un préjudice réparable.
La charge de la preuve du manquement pèse sur l'employeur
En pratique, c'est à l'employeur de justifier qu'il a rempli son obligation. Il doit produire :
les attestations de formation (Cerfa, certificats de présence) ;
les bilans de compétences ou entretiens professionnels ;
les échanges écrits proposant des formations ;
le plan de développement des compétences signé.
La CA Lyon, 16 janvier 2026, n° 20/04754 l'a rappelé récemment : la charge de la preuve du manquement pèse sur l'employeur, qui doit démontrer avoir satisfait à ses obligations. Si l'employeur ne produit aucun justificatif, le manquement est retenu.
L'arrêt du 17 juin 2026 : manquement avéré, indemnisation refusée
Les faits : 28 ans de carrière, une seule formation
Mme [P] est embauchée en 1994 comme hôtesse de télévision. Son contrat est transféré successivement à trois employeurs : Téléservice santé T2S, puis Comelec/Aklia, puis Hoppen France. En 28 ans de carrière, elle ne bénéficie que d'une seule formation.
Elle saisit le conseil de prud'hommes d'une demande de résiliation judiciaire de son contrat de travail aux torts de l'employeur, assortie de dommages-intérêts pour manquement à l'obligation de formation.
La cour d'appel de Bourges, le 22 novembre 2024, retient bien le manquement - une seule formation en 28 ans, c'est objectivement insuffisant. Mais elle rejette la demande d'indemnisation : la salariée n'a pas démontré l'existence d'un préjudice en lien avec ce manquement.
La solution de la Cour de cassation
La chambre sociale de la Cour de cassation rejette le pourvoi le 17 juin 2026 (n° 25-10.517, F-B). Elle pose le principe suivant :
« Le non-respect par l'employeur de son obligation de formation n'ouvre droit à réparation que sous réserve de la démonstration d'un préjudice par le salarié. »
Elle ajoute :
« L'existence d'un préjudice et l'évaluation de celui-ci relèvent du pouvoir souverain d'appréciation des juges du fond. »
La Cour de cassation ne corrige pas les juges d'appel : elle valide leur raisonnement. Le manquement est établi, mais l'absence de preuve du préjudice suffit à écarter toute indemnisation.
Pourquoi la salariée repart sans indemnisation ?
La réponse tient en une phrase : elle n'a pas prouvé ce qu'elle avait perdu.
Constater qu'on n'a reçu qu'une seule formation en 28 ans ne dit rien sur les conséquences concrètes de cette carence. La salariée aurait dû démontrer, par exemple :
qu'elle a raté une promotion faute de compétences actualisées ;
que son salaire a stagné alors que le marché évoluait ;
qu'elle s'est retrouvée dans l'incapacité de se reconvertir ou de retrouver un emploi équivalent ;
qu'une certification lui était inaccessible en raison de l'absence de formation.
Sans ces éléments, le juge ne peut pas chiffrer un préjudice. Et sans préjudice chiffré, pas d'indemnisation.
La fin du préjudice automatique : une évolution jurisprudentielle confirmée
L'abandon du préjudice nécessaire depuis 2016
Pendant longtemps, certains manquements de l'employeur ouvraient droit à réparation automatiquement, sans que le salarié ait à prouver quoi que ce soit. C'était la logique du « préjudice nécessaire » : le manquement impliquait le préjudice.
La Cour de cassation y a mis fin le 13 avril 2016 (Cass. soc., n° 14-28.293). À partir de cette date, le salarié doit démontrer l'existence et l'étendue de son préjudice pour obtenir réparation - y compris en matière de formation professionnelle.
Avant 2016 | Depuis 2016 | |
Manquement seul | Suffit à obtenir des DI | Ne suffit plus |
Charge de la preuve | Présumée | Sur le salarié |
Rôle du juge | Fixe le quantum | Apprécie existence + quantum |
Risque employeur | Condamnation quasi-automatique | Condamnation si préjudice prouvé |
L'arrêt du 17 juin 2026 confirme et renforce cette ligne jurisprudentielle, dix ans après le revirement de 2016.
Le préjudice doit être distinct, actuel et démontré
Trois conditions cumulatives se dégagent de la jurisprudence récente :
Distinct - Le préjudice lié au défaut de formation doit être distingué des autres chefs de demande (licenciement, harcèlement, etc.). La CA Grenoble, 27 novembre 2025, n° 23/01931 l'a rappelé : le préjudice de formation est apprécié séparément du préjudice lié à la rupture du contrat. La CA Bordeaux, 17 juin 2025, n° 22/05841 va dans le même sens en exigeant un examen distinct des chefs de demande.
Actuel - Il ne suffit pas d'invoquer un risque hypothétique. La CA Caen, 30 octobre 2025, n° 24/01178 a rejeté une demande où le manquement était établi mais le préjudice purement éventuel.
Démontré - La CA Lyon, 3 juin 2026, n° 22/07830 et la CA Versailles, 8 juin 2026, n° 23/02835 (rendue quelques jours avant l'arrêt de cassation) confirment toutes deux que la violation de l'obligation de formation exige la preuve d'un préjudice concret. La Cour de cassation elle-même, dans un arrêt inédit du 28 janvier 2026, n° 23/01717, avait déjà rejeté une demande faute de préjudice avéré.
Comment prouver le préjudice de formation ? Guide pratique
Pour le salarié : les éléments à rassembler
Le défaut de formation préjudice salarié se prouve avec des éléments tangibles, pas avec des affirmations générales. Voici ce qu'il faut rassembler avant de saisir le juge :
Preuves de stagnation professionnelle
Bulletins de salaire sur plusieurs années montrant l'absence d'évolution de la rémunération ;
Fiches de poste identiques sur 5, 10, 15 ans ;
Refus de promotion ou de mobilité interne documentés.
Preuves de perte de chance
Offres d'emploi exigeant des certifications que le salarié ne possède pas faute de formation ;
Attestations de recruteurs ou de Pôle emploi sur l'inadéquation du profil au marché ;
Comparatif de salaires pour le même poste avec et sans la certification manquante.
Preuves d'employabilité dégradée
Durée anormalement longue de recherche d'emploi après la rupture ;
Déclassement professionnel (poste inférieur retrouvé après licenciement) ;
Rapport d'un conseiller en évolution professionnelle (CEP).
Preuves de préjudice moral ou de désorientation professionnelle
Témoignages de collègues sur l'isolement lié à l'absence de formation ;
Échanges écrits avec l'employeur demandant des formations restées sans suite.
À retenir : plus les éléments sont datés, chiffrés et objectivables, plus le juge pourra les prendre en compte. Un préjudice vague ne se compense pas.
Pour l'employeur : comment organiser sa défense
Depuis l'arrêt de 2016, l'indemnisation n'est plus automatique. La défense de l'employeur se joue désormais sur deux fronts.
Front 1 : contester le manquement lui-même
Produire l'ensemble des justificatifs de formation : attestations, certificats, relevés CPF abondés, entretiens professionnels, plan de développement des compétences. Montrer que le salarié a été régulièrement formé ou que des formations lui ont été proposées et refusées.
Front 2 : contester l'existence du préjudice
Même si le manquement est retenu, démontrer que :
le salarié a évolué dans l'entreprise (promotions, augmentations) ;
son employabilité n'est pas dégradée (poste retrouvé rapidement, compétences transférables) ;
aucun lien de causalité n'existe entre l'absence de formation et le préjudice allégué.
La CA Versailles, 8 juin 2026, n° 23/02835 illustre cette stratégie : le manquement était justifié, mais l'absence de preuve du préjudice a suffi à écarter la condamnation.
Cas pratiques
Cas n° 1 - Le salarié qui prouve son préjudice
Un technicien informatique, 12 ans d'ancienneté, n'a reçu aucune formation sur les nouvelles architectures cloud depuis 2019. Son employeur le licencie pour insuffisance professionnelle en 2025.
Il produit : des offres d'emploi exigeant des certifications AWS ou Azure (qu'il n'a pas), un rapport de son CEP attestant d'un déclassement de 20 % sur le marché, et des échanges écrits où il demandait des formations restées sans réponse.
Résultat probable : le juge dispose d'éléments concrets pour retenir un préjudice et le chiffrer. La demande d'indemnisation a de bonnes chances d'aboutir.
Cas n° 2 - La salariée qui ne prouve pas son préjudice (l'arrêt du 17 juin 2026)
Mme [P], 28 ans d'ancienneté, une seule formation. Elle invoque le manquement mais ne produit aucun élément sur les conséquences concrètes : pas de stagnation salariale documentée, pas de perte de chance identifiée, pas de difficultés de reconversion établies.
Résultat : manquement retenu, indemnisation refusée. C'est exactement ce que la Cour de cassation valide le 17 juin 2026.
Cas n° 3 - L'employeur qui organise sa défense
Une assistante administrative demande des dommages-intérêts pour défaut de formation sur 8 ans. L'employeur produit : trois attestations de formation (logiciels bureautiques, RGPD, sécurité incendie), les comptes rendus des entretiens professionnels, et démontre que la salariée a obtenu deux augmentations et une promotion pendant la période.
Résultat probable : le manquement n'est pas retenu (formations produites), et même si un manquement partiel était constaté, l'absence de préjudice (évolution positive dans l'entreprise) ferait obstacle à toute condamnation.
FAQ sur le manquement à l'obligation de formation
Le manquement à l'obligation de formation suffit-il à obtenir des dommages-intérêts ?
Non, depuis l'arrêt Cass. soc. 13 avril 2016, n° 14-28.293. Le seul constat d'un manquement à l'obligation de formation ne suffit plus à fonder une condamnation.
Le salarié doit démontrer l'existence d'un préjudice concret, actuel et en lien direct avec ce manquement. L'arrêt du 17 juin 2026 (n° 25-10.517) le confirme de façon éclatante : 28 ans d'ancienneté, une seule formation, manquement retenu - et pourtant, zéro indemnisation.
Qu'est-ce qu'un préjudice concret en matière de formation ?
Un préjudice concret, c'est un dommage objectivable et chiffrable : une stagnation salariale documentée, une perte de chance d'accéder à un poste ou une certification, une employabilité dégradée mesurable (durée de recherche d'emploi, déclassement professionnel), ou l'impossibilité démontrée de se reconvertir. Une simple affirmation - « je n'ai pas été formé, j'ai donc subi un préjudice » - ne suffit pas.
L'employeur peut-il être condamné même si le salarié a évolué dans l'entreprise ?
C'est peu probable. Si le salarié a bénéficié de promotions, d'augmentations ou d'une mobilité interne positive, cela constitue un indice fort que l'absence de formation n'a pas dégradé son employabilité ni freiné son évolution. Le juge appréciera souverainement l'ensemble des éléments.
En revanche, une évolution interne ne dispense pas l'employeur de son obligation : il peut y avoir manquement sans préjudice, ou manquement avec préjudice partiel.
Quel est le rôle du juge dans l'évaluation du préjudice ?
Le juge dispose d'un pouvoir souverain d'appréciation : il évalue librement l'existence du préjudice et son montant, sans être lié par les demandes des parties ni par des barèmes. La Cour de cassation ne contrôle pas cette appréciation au fond - elle vérifie seulement que le raisonnement est juridiquement correct.
C'est ce que rappelle l'arrêt du 17 juin 2026 : « L'existence d'un préjudice et l'évaluation de celui-ci relèvent du pouvoir souverain d'appréciation des juges du fond. »
Peut-on invoquer le défaut de formation pour demander la résiliation judiciaire du contrat ?
Oui, le défaut de formation peut constituer un manquement suffisamment grave pour justifier une demande de résiliation judiciaire aux torts de l'employeur - ce qui produit les effets d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse.
Mais attention : dans l'affaire du 17 juin 2026, la demande de résiliation judiciaire était également en jeu. La gravité du manquement s'apprécie in concreto. Une seule formation en 28 ans peut caractériser un manquement grave, mais le juge reste libre de son appréciation.

